RDC : « La proposition de loi sur la congolité va diviser les Congolais »

Le projet qui veut prohiber l’accès à la fonction présidentielle aux Congolais nés d’un parent étranger surfe sur un climat de haine, précise le politologue Jean-Claude Mputu.

RDC : « La proposition de loi sur la congolité va diviser les Congolais »

En République démocratique du Congo (RDC), un projet de loi veut interdire l’accession à la magistrature suprême et à d’autres fonctions régaliennes à toute personne née d’un parent non congolais. Le texte initié par Noël Tshiani, candidat à la présidentielle de 2018, a été déposé au bureau de l’Assemblée nationale le 8 juillet par le député Nsingi Pululu.

La loi sur la « congolité » inquiète une partie de la société civile, certains députés, mais également la cheffe de la Mission des nations unies en RDC (Monusco), Bintou Keïta, qui a récemment mis en garde devant le Conseil de sécurité de l’ONU des « conséquences potentiellement dangereuses » d’un débat sur la nationalité.
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Les détracteurs de la loi Tshiani craignent que celle-ci soit utilisée pour éliminer du jeu politique certains candidats comme Moïse Katumbi et que le pays, déjà fragilisé par les conflits, ne bascule dans une dérive xénophobe, comme ce fut le cas en Côte d’Ivoire où le concept d’« ivoirité » avait contribué à faire basculer le pays dans une guerre civile entre 2002 et 2011.
Décryptage avec Jean-Claude Mputu, politologue congolais rattaché à la Cellule d’appui politologique Afrique Caraïbes (Capac) et porte-parole du collectif anticorruption Le Congo n’est pas à vendre, hostile à la loi.

Pourquoi estimez-vous que la proposition de loi Tshiani viole la Constitution congolaise ?

Jean-Claude Mputu Cette proposition de loi instaurera une division entre les Congolais qui seront nés d’un père et d’une mère congolais et les autres. C’est une violation flagrante de la Constitution. En effet, celle-ci, dans sa lettre et son esprit, insiste sur l’égalité entre tous les Congolais et interdit toute forme de discrimination entre ces derniers.
M. Tshiani sème la zizanie et tente de faire renaître les démons du passé de notre pays. Tous ces Congolais qui sont nés d’un parent étranger se sentiront-ils encore Congolais demain si cette loi est votée ?

Noël Tshiani justifie cette loi par la nécessité de « sauvegarder la souveraineté nationale »…

Depuis les indépendances il y a soixante ans, ceux qui ont dirigé la RDC – de Kasavubu, le premier président du pays, à Mobutu ou Laurent-Désiré Kabila – sont tous nés de père et de mère congolais. Ont-ils pour autant protégé la souveraineté du pays ? L’état actuel de la RDC prouve que non. C’est donc un faux débat. Etre né de parents congolais n’est pas une garantie de patriotisme. Cette loi repose sur des arguments populistes.

Noël Tshiani a déclaré : « Nous avons été victimes de plusieurs infiltrations au sommet de l’Etat depuis une vingtaine d’années. » De quoi parle-t-il ?

Il cible clairement le Rwanda. Ce pays a joué un rôle actif dans les deux guerres du Congo (1996-1997 et 1998-2002), en soutenant rebelles et groupes armés dans l’est de la RDC. Un Rwandais, James Kabarebe, avait même été nommé chef d’état-major au sein du régime de Laurent-Désiré Kabila qui avait fait chuter Mobutu. Kabarebe est ensuite devenu ministre de la défense du Rwanda, de 2010 à 2018. Ces deux guerres au cours desquelles massacres, viols et pillages des ressources ont été perpétrés ont traumatisé les Congolais.
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L’autre conséquence est que les populations congolaises rwandophones sont depuis soupçonnées d’être déloyales vis-à-vis de la RDC. Face à un gouvernement qui n’arrive pas à ramener la paix et à empêcher les tueries, la hantise d’une histoire qui se répéterait est encore présente dans les mémoires. Noël Tshiani joue sur cette peur-là en insinuant que sa loi protégera les Congolais. C’est inadmissible d’instrumentaliser, à des fins politiques, la souffrance des Congolais.

LMA.